Lu pour vous

Les prêtres dans ma vie Enregistrer au format PDF

Charlotte Grossetête , le 11/03/2019
Samedi 16 mars 2019 — Dernier ajout dimanche 17 mars 2019
Journees-mondiales-jeunesse-19-1997-Champ-Mars
Journees-mondiales-jeunesse-19-1997-Champ-Mars

Comme tous les catholiques, j’ai découvert avec horreur et dégoût les affaires d’abus sexuels commis par des prêtres, révélées depuis quelques années. Comme tous les catholiques, je souffre que l’Église ait tant tardé à voir le scandale en face. Mère de famille, je me représente de manière vivace la douleur de ces enfants, de ces parents, qui ont vu des comportements ignobles détruire leurs vies. J’éprouve une immense colère à l’égard de ces Tartuffes en col romain qui ont pu mener double vie et trahir, au degré le plus violent de la trahison, les promesses de leur sacerdoce. Ils ont craché sur le Sauveur qu’ils prétendaient servir. Ce Christ venu pour les petits, les pauvres, les sans-défense… « pour les enfants et ceux qui leur ressemblent » ! Cela étant écrit, et écrit d’une plume écœurée, je voudrais résumer ce que j’ai vécu, moi qui n’ai jamais eu affaire à des prêtres malfaisants.

J’avais 13 ans en 1990 quand j’ai entamé une série de camps d’été qui ont marqué mon adolescence, orienté ma vie vers la recherche du beau et du bien. Les prêtres que j’ai connus là-bas m’ont insufflé enthousiasme, énergie, espérance… humilité aussi, devant les progrès constants à faire, qu’une vie entière ne suffira pas à accomplir. Dans ma vie d’adolescente, les prêtres, ç’a été ça.

J’avais 19 ans en 1996 quand mon professeur de philo nous a lu en cours, d’une voix nouée, le testament du père Christian de Chergé publié la veille. En deux pages, tout y était dit : le sens d’une vie donnée à Dieu, la paix qui en découle même aux heures les plus graves, le respect d’une religion différente qui, bien comprise, ne saurait mener à la haine. Dans ma vie de jeune en quête de témoignages, les prêtres, ç’a été ça.

J’avais 20 ans en 1997 quand le métro parisien a pris des allures exceptionnelles. On y chantait, on y riait, on s’y abordait fraternellement dans toutes les langues du monde. C’étaient les JMJ. Cet élan ne s’est pas limité à l’émotionnel éphémère. Dans la foulée, des groupes de prière, de réflexion, de partage se sont formés. J’y ai connu des prêtres au savoir immense, qui ont « ouvert mon cœur à l’intelligence des Écritures ». Ils étaient profonds et sages, c’étaient des hommes de prière, ils m’ont transmis le bonheur de conjuguer ma foi avec ma raison. Dans ma vie d’étudiante, les prêtres, ç’a été ça.

J’avais 24 ans en 2001 quand l’aumônier de Sciences-Po a emmené notre groupe en Inde pour aider à construire des maisons dans un village d’intouchables. J’y ai connu le père Pierre Ceyrac qui, oubliant de prendre une retraite méritée, se dépensait sans compter dans ce combat contre la misère où tant de prêtres ont usé leur vie, l’usent encore, l’useront demain. Dans ma vie de jeune nantie, les prêtres, ç’a été ça.

J’avais 32 ans en 2009 quand le curé de notre paroisse, discret, délicat, présent, nous a accompagnés face à la perte d’un enfant. Sur cette plaie profonde, il a su mettre un baume d’espérance. L’espérance n’efface pas la meurtrissure mais elle rappelle que les portes sont ouvertes sur la Vie éternelle. Dans notre société qui élude autant que possible la question de la mort, quand on y est confronté, les prêtres font partie des personnes qui allument une veilleuse au milieu des ténèbres. Dans ma vie de mère en deuil, les prêtres, ç’a été ça.

Je n’idéalise pas la figure du prêtre, même si j’ai eu la chance de n’en rencontrer que de bienfaisants. J’ai trop d’amis et de cousins entrés dans le sacerdoce au fil des ans pour les croire parfaits… Et ils riraient que je les affuble d’une auréole . Le cléricalisme sévit çà et là, mais pas autour de moi. Les prêtres que je connais sont doués d’un bel équilibre et d’une « sacrée » dose d’humour sur eux-mêmes. Il leur en faut, de l’humour et de l’équilibre, ces temps-ci, pour subir des insultes fréquentes. Si ce n’est toi, c’est donc ton frère… Porter un col romain aujourd’hui dans la rue, c’est s’exposer au soupçon, que dis-je, à l’accusation, sans présomption d’innocence. Mais je crois que l’épreuve actuelle, quoique violente à vivre pour des prêtres irréprochables – je veux dire irréprochables sur les plans les plus graves – est nécessaire pour que l’Église aille de l’avant, assainie, libérée d’une gangrène insidieuse. La gangrène ne ronge pas tous les membres du corps, et pourtant elle mène droit à la mort. Les crimes de certains prêtres, le silence d’autres prêtres qui prétendaient stopper l’infection en la niant, tout cela menait à la mort. L’Église a maintenant la possibilité de choisir la vie.

Je fais confiance aux prêtres d’aujourd’hui pour reprendre la route, pour chérir et honorer l’appel qu’ils ont reçu le jour de leur ordination diaconale. Un appel à la transparence, à la cohérence personnelle : « Recevez l’Évangile du Christ, que vous avez la mission d’annoncer. Soyez attentifs à croire à la Parole que vous lirez, à enseigner ce que vous avez cru, à vivre ce que vous aurez enseigné. »

Alors ils seront les serviteurs de Jésus-Christ, fidèles à leur vocation et à ce que le monde attend d’eux. Attachés à transmettre ce qu’ils ont reçu, ce dont j’ai bénéficié moi-même, en grande partie grâce à de bons prêtres : le don d’une foi chrétienne qui invite à rendre le monde meilleur, plus juste et plus aimant. Charlotte Grossetête